Interview Nicolas MARTIN - Team Hoka

Vice-champion du Monde 2016 et champion de France de trail long 2017 

Nicolas, bonjour et merci pour ta disponibilité et ta participation à cette interview.


Bien que tout le monde te connaisse dans le milieu, de par tes performances et ton humilité, peux-tu te présenter un peu à nos lecteurs ?

J'ai 31 ans. Je suis originaire du Trièves, une région de moyenne montagne qui commence à être connue dans le milieu du trail. C'est, en effet, sur ce terrain de jeu que le trail des Passerelles du Monteynard a lieu.


Actuellement, je partage ma vie entre la saison trail d’avril à novembre et un travail saisonnier entre décembre et mars. C'est une grande chance de pouvoir profiter au maximum de ma passion.


Tu pratiques le trail running depuis maintenant quelques années, avec le succès que l’on te connait. Mais comment en es-tu venus à cette discipline somme toute assez nouvellement médiatisée ?

Un peu par hasard. J'ai joué au football jusqu'à 15 ans. J'ai toujours évolué à un niveau départemental. A 16 ans, ce n'était plus compatible avec mes envies, mes attentes et j'ai commencé à faire quelques footings. J'ai commencé un été en accompagnant mon cousin qui a 10 ans de plus. J'ai fait 30' puis 45' puis 1 heure.

Après la fin du lycée, j'ai commencé à courir 5 à 6 fois par semaine. Ce n'était pas structuré, je ne faisais que des footings actifs en permanence.

A 18 ans, j'ai fait une première compétition sur la feu Die-Col du Rousset. J'avais fait une honnête prestation en suivant le plus longtemps possible Thomas VERICEL qui est un ami de mon cousin. Derrière, j'ai participé à quelques compétitions et j'ai eu un contrat magasin Salomon.

En 2007, je termine 1er espoir au Marathon du Mont Blanc en devançant quelques membres du Team Salomon France. Cela aurait pu être le début de ma carrière mais je n'avais aucune culture sportive.  Il a fallu attendre 2010 pour que je me mette sérieusement à la pratique du trail. En parallèle, j'ai toujours fait un peu de vélo et de VTT.

Nous t’avons vu ces dernières années sur tous les podiums, qu’ils s’agissent des championnats de France, que tu as enfin accrochés à ton palmarès cette saison, ou des championnats du monde, où tu décroches une très belle seconde place l’an dernier. Quel est ton souvenir le plus marquant depuis le début de ta carrière ?

Un seul souvenir, c'est vraiment compliqué. Si on parle uniquement des compétitions, j'ai envie de dire ma 4ème place aux Templiers 2012. Ce fût un résultat inespéré qui m'avait offert le podium du TTN et une sélection en équipe de France. Pour un gamin qui a toujours rêvé de porter le maillot national, ce fût une émotion immense.

 
La CCC 2015 a aussi été émouvante car ce jour-là, je suis allé au bout de moi-même. Je n'ai jamais autant souffert. Il y avait une grande intensité émotionnelle autant pour le public que pour moi.

 

Tu as la chance de faire du trail ton métier et vous êtes très peu dans ce cas-là. Comment s’organise la vie d’un trailer de haut niveau ?

J'ai envie de dire que j'ai fait ce choix. C'est surtout une démarche personnelle pour explorer mes limites mentales et physiques. Financièrement, hormis quelques athlètes, c'est très modeste. C'est une vie de passionnée avant tout.
 

Mon année se résume de la manière suivante :
 

•        Décembre à mars : j'occupe un emploi à temps plein dans un magasin de sports d'hiver. J'ai 2 jours de repos où je cale les séances les plus volumineuses. Ensuite, les autres jours sont consacrés à des séances plus courtes avec de la PPG, de la VMA, de la PMA. C'est une période où j'use mon Home Trainer. Superbe outil en termes de rapport efficacité/temps. Concernant le volume horaire, on reste sur 10-12 h.  En février, je peux faire des semaines à 50 h de travail au magasin donc les journées peuvent, parfois, être courtes.

•        Avril à novembre : je peux me consacrer presque exclusivement à la pratique du trail. En tout cas, on va dire que ma vie se structure autour du sport. C'est très souvent de l'entrainement biquotidien. Si ce n'est pas le cas, la séance sera souvent longue à très longue.


En volume horaire, les semaines entre 20 et 25 heures sont classiques en période de préparation spécifique. Malgré tout, il y a du temps pour faire d'autres activités, se reposer pour assimiler les séances. C'est surtout très confortable pour organiser des stages avec les amis, se rendre sur les compétitions...
 

Il faut être aussi honnête sur le fait que ça permet de profiter de la vie. C'est une vie pleine d'émotions même si parfois, c'est pénible physiquement. Je me considère comme chanceux mais souvent, la chance se provoque...

Qu’est-ce-qui fait un bon trailer ?

C'est très difficile de définir les qualités physiques d'un trailer. Avant tout à cause de la grande diversité de ce sport. C'est très différent entre un trail court et un ultra.


Malgré tout, il me semble qu'il y a quelques qualités qui se dégagent chez la plupart des meilleurs athlètes. Au niveau VO2max, les meilleurs sont des athlètes de haut niveau qui n'ont pas forcément grand chose à envier à d'autres sports d'endurance. Toutefois, vu la durée de l'effort, il faut surtout être endurant au sens physiologique du terme. En plus de ces qualités, la composante « musculaire » est fondamentale pour le trail. Etre capable de maintenir un niveau de force élevé au fil des heures est une des clés de la réussite.  Il faut donc que le travail de développement de la force et en particulier l'endurance de force soit un axe prioritaire de travail. Ensuite, il suffit de coupler cela avec un travail sur le plan excentrique pour les descentes. Logiquement si ces 3 points sont optimisés, sur le plan physique, on est armé pour donner le meilleur de soi-même.

Mentalement, il y a tellement de choses à dire. Dès que la durée s'allonge au-delà de 4 heures pour faire simple, il faut être capable d'accepter un inconfort quasi permanent. C'est différent des efforts plus courts car on ne maîtrise pas vraiment cette douleur. On la subit plus qu'on ne cherche à se l'infliger. Il est donc important d'apprendre à maîtriser ses émotions. Ça passe par des schémas mentaux qu'ils soient mis en place de manière naturelle ou à l'aide d'un préparateur mental. Je crois aussi, énormément, à l'importance du volume d'entrainement sur ce plan mental. Quand tu passes des heures à subir un inconfort, tu le vis clairement différemment de celui qui s’entraîne toujours sur la fraîcheur.


Par exemple, un entraîneur doit, à mon sens, tenir compte de cette spécificité du trail long et de l'ultra et créer des séances en oubliant le simple aspect « physiologique ». Apprendre à endurer ces sensations, c'est surement plus déterminant pour la performance que de gagner 0,2 km/h sur la VMA.

Je crois énormément au partage pour devenir un meilleur athlète. Si tirer mutuellement vers le haut est important et surtout, je crois que le plaisir de la pratique prend tout son sens à l'entrainement. Dans une année, je dois faire environ 750 h d'entraînement et sur ces heures, il y a environ 50 h maximum en compétition.

Si tu n'aimes pas t’entraîner, ça ne dure pas longtemps. La compétition est, de plus en plus, une validation de ce que j'ai pu mettre en place avec mon entraîneur, les copains, au cours de ces centaines d'heures. Si je réussis, c'est un plus mais si l'échec arrive, je me dis que ça ne change pas le plaisir vécu à l'entrainement.

 

Si tu avais quelques conseils à donner aux trailers qui nous lisent, quels seraient-ils ?


Je l'ai déjà évoqué, mais j'insiste, la plus grande qualité qui prime sur toutes les autres, c'est l'amour de la pratique. Aimer s’entraîner pour explorer ses limites, partager des émotions avec ses amis.
Ensuite, la patience qui s'accompagne d'une progressivité dans les distances. En gardant à l'esprit que l'ultra n'est pas un but en soi. Devenir « meilleur », ce n'est pas nécessairement allonger les distances.
Il faut aussi être curieux sur les points qui dépassent la stricte pratique sportive comme l'alimentation, les soins...
 

Comme je le disais, le trail prend depuis peu une nouvelle dimension et se retrouve sur le devant de la scène. Comment vois-tu cette médiatisation nouvelle ainsi que l’évolution future de la discipline ?

D'abord, je crois qu'il faut rester prudent. La médiatisation reste mineure dès qu'on quitte le microcosme du trail. Toutefois, il est vrai qu'elle se développe comme on a pu le voir au cours du dernier UTMB. Kilian a énormément contribué à cette évolution. Plus pour son amour de la montagne, des défis que pour sa simple pratique du trail, on a une vraie chance de l'avoir pour notre sport.


La médiatisation me paraît intéressante en tant qu'athlète. C'est la possibilité de voir arriver des nouveaux sponsors, de permettre à la nouvelle génération de pratiquer le sport de manière professionnelle. C'est aussi une manière de rendre le sport plus équitable en offrant à un plus grand nombre la possibilité de se préparer à plein temps. En tout cas, ça devrait être un vrai choix. Aujourd'hui, il faut être un vrai passionné pour faire ce choix à l'exception de quelques personnes.


Toutefois, il faut veiller à garder les valeurs de notre sport. Doit-on aspirer à être un sport olympique ? Si c'est pour finir à l'image du VTT, je ne suis pas sûr que ce soit l'évolution la plus souhaitable.


A mon sens, une belle évolution serait de continuer à s'appuyer sur les courses populaires tout en essayant de rassembler, régulièrement, les meilleurs sur quelques événements. Que le plateau de l'UTMB 2017 soit un standard et non une exception.
Pourquoi ne pas rêver à un événement bisannuel où tous les formats seraient réunis sur la même semaine pour offrir du spectacle ?
 

A quand Nicolas Martin sur l’ultra-trail ? 😉 Sur quelles courses pourrons-nous te suivre en 2018 ?

Excellente question. Comme je l'ai dit, ce n'est pas un but en soi. La mauvaise démarche serait de dire, « c'est plus médiatisé alors je vais faire de l'ultra ». J'irai, si un jour, j'en ressens l'envie. Peut-être que ce sera plus un défi avec un GR par exemple.

Mon début de saison 2018 passera par le trail du Ventoux puis les championnats du monde. Ensuite, on verra mais ce sera soit les Golden trail series, soit les series du Skyrunning donc pas d'ultra en 2018.

Question décalée :

Nicolas, on connait bien le trailer, mais un peu moins l’homme discret que tu es. Qu’as-tu commandé au père noël ?

La santé, ça me paraît un bon cadeau. Si on l'a, on peut faire tout ce qu'on aime.

Si certains veulent m'offrir un cadeau qu'ils sachent qu'une bonne bouteille de vin me fera plaisir !!

 

 

Un grand merci pour ta disponibilité et ton sourire Nicolas. Au plaisir de te croiser sur les sentiers cette saison

Interview réalisée par Robin SUZANNE le 13/12/2017